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[série] Voir et regarder selon Clarence Tsui

Photographie de Clarence Tsui

© Maël Garnier

 

Quelle est la différence entre voir et regarder un film ? Preview pose la question à trois figures majeures du festival. Clarence Tsui, journaliste critique hongkongais et membre du jury de cette 37e édition du F3C, livre sa vision des choses.

 

Quelle est pour vous la différence entre voir et regarder un film ?

 

Voir un film, c’est se contenter de percevoir ce qu’il se passe à l’écran. Essayer de déchiffrer l’intrigue à partir des fameux 5 W (who, where, when, what and how) : qui fait quoi, où et comment. Quand vous regardez un film, vous ne vous contentez pas de prendre ce qui est diffusé, vous réfléchissez à pourquoi cela se passe, pourquoi le film existe. C’est une des choses essentielles quand on s’intéresse réellement à une œuvre.

 

En tant que critique, regardez-vous les films différemment ? Voyez-vous des choses que le public classique ne perçoit pas ?

 

Notre travail est d’évaluer les films, ceux qui y ont participé, l’œuvre en tant que partie intégrante du cinéma d’un pays. Ma responsabilité est de placer le film dans son environnement. Plutôt que de dire s’il est bon ou mauvais, nous devons comprendre pourquoi ce film a été produit et quel en est le sens. Par exemple, les films d’Im Kwon-taek ont leurs propres qualités esthétiques, mais en tant que critique, nous devons comprendre ces films dans leur contexte. Le réalisateur coréen a traversé des périodes créatives très différentes depuis ses débuts dans les années 60. Il a fait des films populaires, d’autres communistes, certains d’art et essai. Quand nous les regardons, nous devons bien sûr décider s’ils sont bons ou mauvais, mais nous devons aussi les voir comme représentatifs de la psychologie nationale et nous interroger sur ce qu’ils révèlent à propos de la Corée du Sud. Nous devons faire plus que juste recevoir.

 

Quel déclic vous a fait devenir critique ?

 

À l’origine, j’étais journaliste politique. Je n’ai jamais eu de formation de critique même si j’ai toujours apprécié le cinéma en tant que spectateur. Quand j’ai eu mon diplôme en 1997, j’étais intéressé par la politique de l’époque : Hong Kong était sur le point d’être récupéré par la Chine (auparavant sous l’autorité britannique, NDLR). Par la suite, couvrir la politique dix-sept heures par jour ne m’a plus intéressé. J’ai alors commencé à écrire des textes plus longs et analytiques. Mais ces deux domaines se rejoignent car quand j’étais journaliste, je voulais comprendre ce qu’il se passait derrière les événements que je relatais. Quand je regarde un film, je veux comprendre le message qu’il véhicule, ce qui est dit à propos de la société représentée à l’écran.

 

Quels sont vos conseils pour que le public puisse regarder les films et non juste les voir ?

 

Le spectateur doit essayer de mieux comprendre l’arrière-plan. Un film de super-héros, vous pouvez bien sûr le voir comme du divertissement, mais il est également intéressant de penser à l’histoire. Chaque film ou produit culturel est façonné par un contexte social et politique. Même quelque chose d’aussi populaire qu’un Marvel reflète l’état du monde actuel. Plutôt que d’attendre d’être diverti, le spectateur devrait faire un pas de plus, réfléchir à la raison pour laquelle le film a été réalisé, au-delà des bénéfices qu’il engendre.

 

Pensez-vous que votre expérience en tant que journaliste d’information et de politique influence votre façon de regarder les films et de les critiquer ?

 

Bien sûr, la couverture d’événements politiques m’a donné une bonne connaissance de la réalité sociétale. Je n’évalue pas seulement les films sur leurs qualités artistiques, mais dans une perspective morale ou philosophique. Lorsque je vais voir un film, j’essaie de déterminer s’il reflète la société de manière juste et équilibrée.

 

Vous présentiez La fureur de vaincre jeudi soir, film communément vu comme un divertissement. Comment l’envisagez-vous au-delà ?

 

Le film fournit une très intéressante perspective sur la psychologie nationale chinoise. En 1972, quand le film a été produit, il y avait un sentiment anti-japonais à Hong Kong et Taïwan. La population demandait aux Japonais de retourner sur leur île. Regarder ce film permet, d’un point de vue extérieur aux territoires sinophones, d’avoir un aperçu de ce que signifiait le patriotisme à cette époque.

 

Je ne sais pas si vous connaissez John Berger, réalisateur de télévision, qui a écrit The Ways of Seeing dans les années 70. Dans ce livre, il analyse des peintures classiques avec un angle politique et social. Plutôt que de regarder ces œuvres du point de vue du style, elles sont vues comme représentatives de certaines idéologies. Par exemple, il y a un chapitre dédié au nu féminin. Il parle de comment, dans le monde de la peinture, les hommes regardent les choses, alors que les femmes analysent le regard masculin porté sur l’œuvre. C’est donc voir mais pas de manière superficielle, il s’agit de voir au-delà de la surface, chercher le sens.

 

Aurélie Pelatan

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